Tribune de Parler et Revivre publiée dans le journal Le Monde
25 avril 2026
La Conférence des évêques de France annonce la fin de l’INIRR et présente un changement d’organisation par la mise en place du dispositif « Renaître », À nos yeux, il s’agit de bien davantage. Ce qui se joue n’est pas un simple ajustement technique, mais une réorientation institutionnelle majeure dans la reconnaissance, la réparation et l’accueil de la parole des personnes victimes dans l’Eglise. En 2022, au moment de la mise en place de l’INIRR et de la CRR, nous alertions déjà sur un point essentiel : pour les personnes victimes de violences sexuelles dans l’Église, la réparation financière ne pouvait être ni accessoire, ni laissée à l’appréciation variable des dispositifs. Quatre ans plus tard, le problème n’est plus seulement celui des modalités de la réparation. C’est désormais le cadre même qui risque d’être fragilisé.
Une parole encore largement empêchée
Depuis la publication du rapport de la CIASE, la parole s’est ouverte. Mais elle est encore très loin de s’être déployée à l’échelle de ce que l’institution a laissé se produire pendant des décennies. : alors que la CIASE a estimé à 330 000 le nombre de personnes victimes dans l’Église, seules environ 1 800 se sont, à ce jour, adressées à l’INIRR, soit 0,55 %. Cet écart, à lui seul, invite à la circonspection.
Ce constat incite à la prudence pour consolider ce qui a été difficilement mis en place, plutôt qu’à reconfigurer trop tôt ce qui existe. Car la crise n’est pas derrière nous. Elle est encore là, liée à la lenteur avec laquelle la parole émerge, au nombre considérable de personnes qui n’ont jamais saisi d’instance, à la difficulté extrême qu’il y a, pour une victime, à écrire, raconter, revenir sur les faits, ou même supporter les mots nécessaires pour évoquer ce passé.
Un cadre indépendant fragilisé
Le rapport de la CIASE avait établi que l’Église n’avait pas à répondre simplement de la responsabilité de quelques auteurs, mais de celle d’un système, d’un fonctionnement, d’une culture institutionnelle ayant permis, couvert ou déplacé les violences. Il avait posé une exigence de reconnaissance, de réparation et de responsabilité institutionnelle et pas seulement demandé davantage d’écoute. C’est pourquoi l’indépendance du processus n’était pas secondaire mais au contraire constituait une condition centrale de crédibilité.
Or, avec « Renaître », un glissement s’opère. Les mots de reconnaissance et de réparation s’effacent au profit d’un « chemin de reconstruction ». Le terme même de « Renaître » est problématique : il laisse entendre que l’institution ecclésiale pourrait se poser en lieu de relèvement, là où elle devrait d’abord répondre de ce qu’elle a produit, couvert ou laissé faire. Derrière ce choix de vocabulaire, c’est une autre logique qui se dessine : on passe d’une instance nationale indépendante, certes imparfaite mais identifiée, à une organisation dont le centre de gravité se trouve être au cœur de l’institution ecclésiale.
L’Église ne peut pas redevenir juge et partie
Une institution ne peut pas prétendre accueillir, cadrer et orienter seule la parole de celles et ceux qui viennent précisément dire ce qu’elle a rendu possible, couvert ou mal traité. Lorsqu’une institution a failli à ce point, elle doit accepter qu’un tiers réellement indépendant garantisse le sérieux du processus par lequel elle reconnaît les faits et répare ce qu’elle doit. L’indépendance n’est pas une option. Elle est la condition de la confiance.
La reconstruction des personnes, absolument nécessaire, ne peut pas permettre de contourner la question de la dette. Car la dette n’est pas que symbolique. Elle est institutionnelle. La réparation ne se réduit ni à l’écoute ni à l’accompagnement mais suppose l’établissement des faits, la recherche des responsabilités, la reconnaissance des torts causés, dans un cadre qui protège la personne victime de toute manipulation par l’institution qui l’a trahie.
Le risque d’une inégalité de traitement
De ce point de vue le cadre de « Renaître » s’inscrit dans une architecture qui fait problème. Le nouveau dispositif repose largement sur les cellules diocésaines d’écoute et d’accueil. Or les diocèses n’ont ni les mêmes moyens, pratiques, compétences, voire la même culture de traitement de ces questions. Les audits et les retours accumulés ces dernières années ont déjà montré des fragilités et différences notables.
C’est un point majeur. Car la qualité de la première écoute n’est jamais un détail. Elle conditionne souvent tout le reste : la confiance ou le retrait, la poursuite de la démarche ou son abandon, le sentiment d’être enfin reconnu ou celui d’être à nouveau perdu dans un dispositif flou.
Admettre que l’accueil, l’orientation ou l’accompagnement dépendront d’un territoire épiscopal, c’est accepter une inégalité de traitement entre les personnes victimes. Car au sein d’un même dispositif censé réparer, certaines garanties deviennent variables. Une telle perspective est irrecevable.
Réparation, responsabilité, indépendance
Si « Renaître » affaiblit l’indépendance, brouille la notion de réparation, réintroduit des conflits d’intérêts et renvoie les personnes victimes vers l’univers diocésain, alors il ne s’agira pas d’un progrès, mais d’un recul.
Aussi nous demandons que soient maintenus des principes simples qui ont fait preuves. À savoir : des instances réellement indépendantes ; une égalité de traitement sur l’ensemble du territoire ; une réparation clairement nommée comme telle. Tout cela dans un cadre national contrôlable et évalué.
En 2022, nous écrivions que le « nous vous devons » ne pouvait venir qu’après le « nous vous croyons ». En 2026, il faut ajouter ceci : il ne peut y avoir de réparation crédible dès lors que l’institution recommence à reprendre la main sur ce qu’elle devrait accepter de ne plus maîtriser seule.
Article rédigé par Olivier Savignac, Christian Vogels, Helene Bodin
